Dans la guerre en Syrie, l\’entourage du chef de l\’État français a fait état de «la grande détermination de la France à réagir et...

Dans la guerre en Syrie, l\’entourage du chef de l\’État français a fait état de «la grande détermination de la France à réagir et à ne pas laisser ces crimes impunis». Barak Obama et François Hollande «partagent la même certitude sur la nature chimique de l\’attaque» ainsi que sur la «responsabilité indubitable du régime».
L\’administration étasunienne affirme que sa volonté d\’intervenir n\’a pas pour objet le règlement du conflit. Ainsi,le secrétaire d\’Etat John Kerry a déclaré :«nous pensons que nous pouvons atteindre (ces objectifs) par une action militaire limitée dans sa durée et sa portée», a-t-il affirmé, rappelant qu’il ne s’agit «pas de régler le conflit en Syrie par la force militaire directe».1
Pour François Hollande, \”le massacre chimique de Damas ne peut ni ne doit rester impuni. Sinon, ce serait prendre le risque d\’une escalade qui banaliserait l\’usage de ces armes et menacerait d\’autres pays. Je ne suis pas favorable à une intervention internationale qui viserait à \’libérer\’ la Syrie ou à renverser le dictateur, mais j\’estime qu\’un coup d\’arrêt doit être porté à un régime qui commet l\’irréparable sur sa population\”, a estimé le président de la République 2.
Finalement, tant François Hollande que Barak Obama certifient qu\’ils n\’ont pas la volonté de renverser Bachar Al Assad, tout en affirmant que celui-ci doit abandonner le pouvoir. Ils affirment qu\’il s\’agit simplement de protéger les populations syriennes. Ils répètent ainsi un déjà entendu peu avant l\’invasion de la Libye et le lynchage de Moammar Kadafi.

Indifférenciation des fonction de guerre et de police.

Les déclarations de Barak Obama, du président Hollande ou de John Kerry, opèrent un déni de l\’objet de leur action : le renversement de Bachar Al Assad. Pour ce faire, ils fusionnent ou, plutôt, procèdent à une indifférenciation entre action de guerre et fonction de police. La guerre n\’est plus engagée, afin de se défendre ou de procéder à une conquête, mais pour « punir un dictateur. » Ici, le déni repose sur une procédure de clivage entre hostilité et opération de maintien de l\’ordre. Cependant, cette fonction de police n\’a aucune légalité. Accepter le discours de cette « guerre humanitaire » implique non seulement d\’opérer une disjonction entre les deux termes de la locution langagière, mais aussi d\’oublier que cette action militaire viole le droit international.
Les déclarations des administrations étasuniennes et françaises reproduisent ce qui est déjà enregistré dans les législations « antiterroristes », la confusion du droit pénal et du droit de la guerre.3 La mutation ne porte pas uniquement sur les conflits extérieurs, mais bouleversent les rapports entre les populations d\’un pays et leur Etat. Les citoyens sont actuellement légalement soumis à des mesures de surveillance qui autrefois relevaient du seul contre-espionnage. La distinction intérieur/extérieur, propre à la forme juridique et politique de l\’Etat-nation, a disparu.
Le discours des puissances occidentales sur la guerre en Syrie s\’inscrit dans cette évolution du droit, tout en ajoutant que les administrations engagées dans le conflit ont la capacité de s\’émanciper de toute règle juridique, car leurs valeurs, leur « amour des populations victimes de tyrans » dépassent la notion même de légalité. «C\’est peut-être illégal, mais c\’est légitime», avait déjà dit Madeleine Albright, secrétaire d\’État américaine en 1999, à propos des frappes aériennes au Kosovo.

Être la preuve plutôt qu\’avoir la preuve.

Les \”preuves\” américaines seraient fondées sur des écoutes téléphoniques. Les services de renseignements étasuniens auraient intercepté un responsable du ministère syrien de la Défense, a rapporté le magazine Foreign Policy. : \”Lundi dernier, dans les heures qui ont suivi la terrifiante attaque chimique à l\’est de Damas, un responsable du ministère syrien de la Défense a eu des conversations téléphoniques paniquées avec le chef de l\’unité des armes chimiques, demandant des réponses sur la frappe à l\’agent neurotoxique qui a tué plus de 1.000 personnes\”, rapporte le magazine qui mentionne également :\”C\’est la raison principale pour laquelle les responsables américains disent maintenant qu\’ils sont certains que ces attaques sont l\’oeuvre du régime de Bachar al-Assad\”4.
Face à ces accusations, Al-Assad ironise : \”Imaginons que notre armée souhaite utiliser des armes de destruction massive : est-il possible qu’elle le fasse dans une zone où elle se trouve elle-même et où des soldats ont été blessés par ces armes, comme l’ont constaté les inspecteurs des Nations unies en leur rendant visite à l’hôpital où ils sont soignés ? Où est la logique ?\” . 5
Le président Poutine a également réagi face aux preuves de l\’administration américaine. « Concernant la position de nos amis américains, qui affirment que les troupes gouvernementales (syriennes) ont utilisé (…) des armes chimiques et disent avoir des preuves, hé bien, qu’ils les montrent aux enquêteurs des Nations unies et au Conseil de sécurité\”, a-t-il dit à des journalistes. \”S’ils ne le font pas, cela veut dire qu’il n’y en a pas\”, a-t-il ajouté. 6
L\’élément de preuve n\’est pas montré, mais uniquement affirmé, bien que sa visibilité soit réclamée, à la fois par la Russie et par des membres de l\’OTAN, tel Didier Reynders. « Si les services de renseignements américains, français ou britanniques ont des preuves, qu\’ils les partagent 7 », a déclaré le ministre belge des affaires étrangères.
Quant à la France, elle n\’a pas non plus souhaité préciser la nature des preuves qu\’elle affirme détenir. François Hollande à indiqué au quotidien Le Monde « qu\’il disposait d\’un faisceau d\’indices qui vont dans le sens de la responsabilité du régime syrien 8» Ainsi, la « preuve » ne repose pas sur un élément matériel, mais réside simplement dans le degré de certitude affiché par l\’autorité étasunienne.
La preuve demeurant invisible, le regard n\’est plus l\’acte d\’observer, mais celui d\’éprouver les choses. Ce qui compte est de ressentir et de fusionner avec la voix. Le regard intérieur devient alors la conscience adéquate. La conscience devient « transparence », elle fusionne sujet et objet. Le monde n\’est plus extérieur au sujet, il est en lui et le regarde. La monade n\’a plus d\’autre réalité que l\’oeil du surmoi.
La politique du discours, contrairement au discours politique, s\’inscrit dans cette transparence. L\’absence de preuve s\’impose comme critère de vérité, car si une preuve matérielle peut être manipulée, la parole du gouvernement, elle, ne peut que dire la vérité. Ce qui importe n\’est plus ce qui est dit, mais la voix qui parle, celle du pouvoir comme incarnation de la paix.

Croire la voix

Le Président Obama fait référence à l\’Irak pour affirmer que son administration ne commettra pas les « mêmes erreurs. » Cependant, des accusations portées en l\’absence de preuves sur des armes de destruction massive détenues par un régime politique diabolisé, un exécutif étasunien se disant prêt à passer à l\’action, tout en affirmant pouvoir se passer du feu vert de l\’ONU, fait immédiatement penser au discours de l\’administration Bush avant l\’invasion de l\’Irak. Il répète le même langage, exprimant un déni de l\’absence de preuves et manifestant une toute puissance défiant le droit international, tout en déclarant qu\’il s\’écarte du scénario mis en place par son prédécesseur à la Maison Blanche.
La procédure utilisée par Obama, lorsqu\’il fait référence à l\’Irak, mime la dénégation : affirmer inconsciemment une chose sous une forme négative. Mais, ici, l\’action est consciente. Elle relève d\’un savoir-faire pervers destiné à nous placer dans l\’effroi. Il affirme qu\’il ne commettra pas « les mêmes erreurs » pour nous indiquer qu\’il va bien effectuer une opération du même ordre. Il s\’agit de nous pétrifier par l\’exhibition de sa capacité de violer impunément le droit et, in fine, tout ordre symbolique.
Ce n\’est donc pas au niveau des actes que la politique poursuivie par l\’administration démocrate se démarquerait de la précédente, mais bien au niveau de son intentionnalité, de sa pure volonté de caractère sadien, d\’instituer, au coeur même de « l\’acte suprême de la raison normative, le règne de l\’absence totale de norme.9 » « La paix est la guerre et la guerre est la paix » écrivait déjà Orwell dans son roman 1984.
Si l\’administration Bush, nous demandait encore de croire en l\’image de la preuve, en la fiole « d\’anthrax irakien » agitée, en janvier 2003, par le secrétaire d\’Etat Colin Powell, lors d\’une réunion du Conseil de sécurité de l\’ONU.10 Barak Obama nous fait l\’injonction de l\’identifier à la paix et à la démocratie. Le donné à voir de l\’absence de preuve nous place dans la « transparence », en laissant toute la place au message d\’amour de l\’autorité étasunienne. L\’impératif moral se substitue à la croyance.

Énoncer en même temps une chose et son contraire

Dans les comptes-rendus du conflit en Syrie, la procédure de double pensée est omniprésente. Énoncer en même temps une chose et son contraire, produit une désintégration de la conscience. Il n\’est plus possible de percevoir et d\’analyser la réalité. Dans l\’incapacité de mettre l\’émotion à distance, on ne peut plus qu\’éprouver le réel et ainsi lui être soumis.
Les opposants au régime de Bachar El Assad sont nommés à la fois comme des « combattants de la liberté » et des fondamentalistes islamiques ennemis de la démocratie. Il en est de même en ce qui concerne l\’utilisation d\’armes chimiques par les belligérants. Les médias, en l\’absence de preuves, expriment une certitude de la culpabilité du régime syrien, malgré qu\’ils mentionnent l\’usage de telles armes par les « rebelles. » Ils ont notamment relayé les déclarations de la magistrate Carla Del Ponte, membre de la commission d\’enquête indépendante de l\’ONU sur les violences en Syrie, qui a déclaré, le 5 mai 2013 à la télévision suisse : « selon les témoignages que nous avons recueillis, les rebelles ont utilisé des armes chimiques, faisant usage de gaz sarin\”. Cette magistrate, qui est également l\’ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l\’ex-Yougoslavie peut difficilement être qualifiée de complaisance envers le régime de Bachar El Assad. \”Nos enquêtes devront encore être approfondies, vérifiées et confirmées à travers de nouveaux témoignages, mais selon ce que nous avons pu établir jusqu\’à présent, pour le moment ce sont les opposants au régime qui ont utilisé le gaz sarin11\”, a-t-elle ajouté
Quant à la Maison-Blanche, elle a n\’a pas voulu tenir compte de ces témoignages et a toujours exprimé une position inverse. Ainsi, en ce qui concerne le massacre de Ghouta du 21 août, elle a diffusé un communiqué expliquant qu’il y a « très peu de doutes » de l’usage par la Syrie d’armes chimiques contre son opposition. Le communiqué ajoute que l’accord syrien, pour laisser pénétrer les inspecteurs de l’Onu dans la zone concernée, vient « trop tard pour être crédible »

Réduction du qualité à la quantité.

Suite à l\’utilisation, le 21 août 2013, d\’armes chimiques dans la banlieue de Damas, M. Kerry a réaffirmé la \”forte certitude\” des Etats-Unis concernant la responsabilité du régime syrien. Un rapport du renseignement américain, diffusé par la Maison Blanche et disant s\’appuyer sur de \”multiples\” sources, a aussi affirmé que le gouvernement syrien a eu recours à des gaz neurotoxiques dans cette attaque, dont il est \”hautement improbable\” qu\’elle ait été commise par les rebelles.12
L\’individu est placé hors du pouvoir de différenciation du langage. Le qualitatif, la certitude, est réduite au quantitatif, aux « différents degrés de certitude» exprimés préalablement par Obama ou bien à la « forte certitude » prononcée par J. Kerry. Le « très peu de doutes », quant à la culpabilité du régime syrien, fait aussi miroir à la responsabilité « hautement improbable » attribuée aux opposants. La qualité est alors restreinte à une différence de quantité. La qualité, ce qui est, devient, en même temps, ce qui n\’est pas ou du moins ce qui peut ne pas être, puisqu\’elle n\’exprime plus une certitude, mais un degré ou une certaine quantité de certitude ou de doute. Se produit alors une équivalence entre des termes opposés, certitude et doute. La différence qualitative se réduit à un écart entre des quantités. Il n\’y a plus d\’autre qualité que celle de la mesure.
Cette réduction du qualitatif au quantitatif a, par ailleurs, déjà envahi notre vie quotidienne. Il n\’y a plus de pauvres, mais des « moins favorisés ». De même nous ne rencontrons plus d\’invalides, mais des « moins valides ». Les travaux les moins qualifiés sont actuellement auréolés par une dénomination opérant un déni de la dé-qualification subie. Ainsi, une femme d\’ouvrage devient une « technicienne de surface », la caissière disparaît au profit de « l\’hôtesse de caisse » et l\’ouvrier est promu comme « opérateur de production ».
Le pouvoir séparateur du langage est annihilé. Les mots sont transformés en locutions verbales qui construisent un monde homogénéisé. Nous vivons dans un univers dans lequel tout le monde est favorisé. Il n\’y a plus de différences qualitatives entre les êtres, mais seulement quantitatives. La vision d\’un monde d\’une parfaite homogénéité ou il n\’existerait plus que des égaux, ne se différenciant plus que de manière quantitative, a déjà été anticipée par Georges Orwell dans La ferme des animaux : tous sont des égaux, mais certains le seraient plus que d\’autres. 13

Certitude absolue en l\’absence de preuve.

Le mot, ce qui qualifie et différencie les choses, est remplacé par une image, par ce qui est tout en étant pas. Au contraire du mot qui se réfère à un objet, le degré de certitude, ne porte que sur le sentiment du locuteur. Ces locutions verbales n\’ont pas pour but de désigner les choses de l\’extériorité, mais de mettre la personne qui reçoit le message dans le regard de celui qui parle, de l\’enfermer dans la torsion du sens qu\’il effectue.
La certitude exprimée peut se détacher des faits et se présente comme purement subjective. Elle ne se rapporte pas à une observation, mais fait référence à une affection se présentant comme objective grâce à une opération de quantification.
La certitude des autorités étasunienne et française se spécifie aussi par le fait qu\’elle est construite sur des données équivoques, sur l\’invocation de preuves de la responsabilité du régime syrien, bien qu\’ils rappellent l\’impossibilité de savoir qui a effectué les frappes et comment ont été utilisées les armes chimiques. Il n\’est plus possible de construire une certitude objective, car l\’observation des faits est désamorcée et laisse la place à la sidération du sujet. La certitude exprimée ne sépare plus le vrai du faux, puisque la capacité de juger est suspendue.
Précisément, certitude subjective et objective sont indifférenciées. Il ne s\’agit pas de croire ce qui est énoncé, mais de croire l\’autorité qui parle, quoi qu\’elle dise. Les déclarations des présidents Obama et Hollande se donnent immédiatement comme certitude absolue, c\’est à dire qu\’elles occupent la place que Descartes donne à Dieu « comme principe de garantie de la vérité objective du vécu subjectif …14 » La question de passer par l\’étape de la vérification objective, à travers le jugement d\’existence, ne se pose pas dans la mesure ou la certitude énoncée est libérée de toute contrainte spatiale et temporelle. Elle est posée en l\’absence de limite, en l\’absence de ce que la psychanalyse nomme le « Tiers », le lieu de l\’Autre15.

Suppression de la place du « Tiers ».

La certitude absolue, se présentant comme toute, installe un déni du réel, de ce qui nous échappe. Elle ne reconnaît pas la perte. Constituer un nous n\’est plus possible car, celui-ci se forme à partir du manque. La monade, elle, ne manque de rien, car elle est en fusion avec la puissance étatique.
La certitude absolue s\’oppose à la constitution d\’un ordre symbolique intégrant le « Tiers16 », le lieu du langage. Le propre de la fonction du langage est de signifier le réel, en sachant que le mot n\’est pas le réel lui-même, mais ce par quoi ce réel se trouve représenté. Jacques Lacan exprime cette nécessite par son aphorisme “Il faut que la chose se perde pour être représentée”17.
Au contraire, la certitude absolue colle les mots aux choses et ne rend pas compte de leurs rapports. En l\’absence du « Tiers », elle empêche toute articulation du réel avec le symbolique. Cette absence de nouage est la formation d\’une psychose sociale dans laquelle le dit du pouvoir devient le réel. La carence permet également l\’émergence d\’une structure perverse qui renverse l\’acte de la parole et empêche de nommer le réel de la psychose..
Nous inscrivant dans la psychose, le discours des autorités françaises et américaines relève du déni pervers. Il constitue un coup de force contre le langage , « coup de force car le désaveu se situe au niveau du fondement logique du langage.18» Le démenti du réel s\’effectue par une chosification des mots et une procédure de clivage. Le coup de force cynique consiste en ceci : « pervertir ce par quoi s\’énonce la loi, faire du langage le discours raisonnable de la déraison19» tel celui de la guerre humanitaire ou de la lutte contre le terrorisme.
Les législations antiterroristes se présentent comme des actions rationnelles de démantèlement de la langue du droit au profit de la fabrication d\’images. Le droit étasunien est particulièrement riche de ces constructions imagées, tel le « loup solitaire », un terroriste isolé se rattachant à une mouvance internationale, « l\’ennemi combattant » ou le « belligérant illégal » qui existent, car désignés comme tels par le président étasunien. L\’ennemi combattant, comme le belligérant illégal, peut être un citoyen américain n\’ayant jamais fréquenté un champ de bataille et dont « l\’action guerrière » se résume à un acte de protestation contre un engagement militaire. L\’écart avec le dit du pouvoir n\’est plus possible. De même, toute protection face à son réel menaçant est levée. Le réel se manifeste sans voilement et peut alors nous pétrifier.
La suppression du tiers réduisant l\’individu à une monade, n\’ayant plus d\’Autre que la puissance étatique, permet au pouvoir, notamment en ce qui concerne le discours sur la guerre en Syrie, de fabriquer un nouveau réel. Les preuves de la culpabilité du régime syrien existent, car il le déclare.

Une « inquiétante étrangeté »

L\’absence de « Tiers », le positionnement hors langage, nous installe dans la transparence. Celle-ci supprime toute distinction entre extérieur et intérieur. L\’expression de la toute puissance du Président américain, sa volonté, de se libérer des contraintes du langage et de tout ordre juridique, nous dévoile notre condition, la réduction à la « vie nue ». Il se produit alors « une variété particulière de l\’effrayant » que Freud nomme « inquiétante étrangeté » qui serait, selon la définition de Schelling, quelque chose qui aurait dû demeu-rer caché et qui a reparu.
Dévoilées, les choses du monde apparaissent dans leur présence brute, en tant que Réel, et induisent la sensation qu’elles pourraient tout aussi bien glisser d’un bloc dans le néant. Là où l\’individu se croyait chez lui, il se sent tout à coup étrangement étranger, chassé de chez lui. Le dedans de notre condition, notre néantisation, est exorbitée, jetée dehors et nous apparaît sous la forme d\’une manifestation de jouissance de l\’exécutif étasunien. Par la mise en scène de notre division, l\’inquiétante étrangeté, en devenant ce qui nous est le plus familier, supprime l\’intime en se substituant à lui.
Ce sentiment est le résultat de la transparence, de ce que le dehors devient le reflet du dedans et, que, grâce à la levée du refoulement primaire, toute émotion est transformée en angoisse. Freud évoque un partage du moi qui se spécifie en une instance particulière pour s\’opposer au reste du Moi. Il parle de la formation d\’un moi étranger qui peut se transformer en conscience morale et traiter l\’autre partie comme un objet. Le partage en deux éléments séparés a pour conséquence « que l\’un participe au savoir, aux sentiments et aux expériences de l\’autre, de l\’unification à une autre personne, de sorte que l\’on ne sait plus à quoi s\’en tenir quant au moi propre, ou qu\’on met le moi étranger à la place du Moi propre-donc dédoublement du Moi, division du Moi, permutation du Moi-et enfin, le retour permanent du même…20. »
La formation d\’un « double » se rattache aux temps les plus originaires de la vie psychique, à ce que Freud fixe au stade de la fusion avec la mère. Ces mécanismes archaïques resurgissent sous forme du retour du refoulé archaïque, celle qui a pour objet de voiler la détresse originaire de la vie nue. L\’inquiétante étrangeté, produite par le discours d\’Obama, est du même ordre. Il instrumentalise ce qui s\’est passé en Irak, afin d\’empêcher tout oubli de notre impuissance. Ainsi, il conforte « le retour permanent du même », constitutif du sentiment d\’inquiétante étrangeté. La procédure de répétition se présente comme un processus inexorable, comme une puissance que l\’on ne peut confronter.
Jacques Lacan confirme cette lecture. Reprenant les travaux de Freud sur l\’inquiétante étrangeté, il montre que l’angoisse surgit quand le sujet est confronté au « manque du manque », c\’est-à-dire à une altérité toute-puissante qui l’envahit au point de détruire en lui toute faculté de désir. 21

Déni et clivage du moi.

La constitution d\’un double est alors une tentative de défense archaïque, face à une puissance à laquelle on ne peut faire face. Faisant naître un clivage du Moi, il est un « déjà vu » provoquant un sentiment d\’inquiétante étrangeté.
Face à l\’impératif de croire en la responsabilité de Bachar El Assad, l\’individu se doit de suspendre les informations contraires et de les traiter comme si elles n\’existaient pas. Il procède à un déni de tout ce qui relève de la différence, le fixant alors dans la position régressive, celle de l’union avec la mère, un stade précédant le langage, avant l’apparition de la fonction du père. 22
Le déni de la contradiction entre une chose et son contraire, la responsabilité du gouvernement syrien et l\’utilisation d\’armes chimiques par les rebelles, est l\’acte de refuser la réalité d\’une perception perçue comme dangereuse, car l\’individu devrait alors affronter la toute puissance affichée par le pouvoir. Pour contenir l\’angoisse produite par l\’inquiétante étrangeté, le sujet est contraint de juxtaposer deux raisonnements contraires et parallèles. L\’individu possède alors deux visions incompatibles et dénuées de tout lien. Le déni de l\’opposition entre ces deux éléments supprime toute conflictualité, car il fait coexister au sein du moi deux affirmations opposées qui se juxtaposent sans s\’influencer. Il s\’appuie sur ce que la psychanalyse appelle « clivage du moi ».
Le clivage donne au moi la possibilité de vivre sur deux registres différents, mettant côte à côte, d\’une part, un \”savoir, » l\’utilisation de gaz sarin par les rebelles et de l\’autre un \”savoir-faire\”, une esquive de la confrontation par une suspension de l\’information. Il s\’agit d\’empêcher toute lutte, toute symbolisation, afin de jouir de la toute puissance du pouvoir. En l\’absence de perception d\’un manque dans ce qui nous est affirmé, on se trouve dans un en-deçà du conflit et dans une annulation de tout jugement.
La procédure a également été mise en évidence par Orwell dans sa définition de la « double pensée. » Elle consiste à « retenir simultanément deux opinions qui s\’annulent, alors qu\’on les sait contradictoires et croire à toutes deux », tout en étant capable d’en oublier une, lorsque l\’injonction surmoïque se manifeste. Ensuite, il convient d\’oublier que l’on vient d’oublier, c\’est à dire « persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer.23»
Le clivage est récurrent dans le discours de la guerre en Syrie. Les choses y sont régulièrement affirmées, en même temps que ce qui les infirme, sans qu\’une relation soit établie entre les différentes énonciations. Contrairement aux déclarations de Carla Del Ponte, Washington serait d\’abord parvenu, \”avec différents degrés de certitude\’\’, à la conclusion que les forces gouvernementales syriennes ont fait usage de gaz sarin contre leur propre peuple. Cependant, Barack Obama a, en même temps, déclaré que les Etats-Unis ne savaient \”pas comment [ces armes] ont été utilisées, quand elles ont été utilisées, ni qui les a utilisées24\”. L\’opération place le sujet dans le morcellement, dans l\’incapacité de réagir face au non sens de ce qui est dit et montré. Il ne peut faire face à une certitude qui se revendique d\’une absence de savoir.
Le renversement logique de la construction langagière devient une manifestation de la puissance de l\’exécutif étasunien. Il exhibe une capacité de s\’affranchir de toute organisation du langage et ainsi de tout ordre symbolique. L\’absurdité revendiquée de l\’énonciation est un coup de force contre le fondement logique du langage. Elle a alors un effet de pétrification sur les populations et les enferme dans la psychose.

Propagande : une notion inopérante.

La notion de propagande ne permet pas d\’opérer de rupture avec le discours des médias. Non seulement, elle ne peut pas comprendre ce qui est nouveau, mais nous endort par son caractère rassurant de déjà vu et de déjà su. Le pouvoir ne nous cache pas ses intentions, au contraire, il les exhibe. Il ne cherche pas à nous tromper, mais à nous pétrifier. Appeler cette opération propagande opère un déplacement qui apporte une réponse sans qu\’il y ait eu de questionnement. C\’est donner un objet, une extériorité, à un processus qui essentiellement est anéantissement de toute intériorité. Ce à quoi nous devons faire face n\’est pas celui de la fausse conscience, mais la suppression de toute capacité de se séparer du pouvoir et du sens donné
Le discours portant sur ces conflits n\’a plus pour objectif de mobiliser les populations pour entrer en guerre, le pouvoir n\’a plus besoin d\’organiser les citoyens pour entreprendre ses actions guerrières, aucune opposition organisée ne lui fait face. Mais, il lui faut supprimer toute possibilité de résistance ou, comme l\’écrit Orwell, empêcher l\’existence d\’un “désir possible de résistance”.

Contrairement à la conclusion à laquelle conduit l\’évocation de propagande, il ne s\’agit plus de remplacer le mauvais objet, la guerre des civilisations, celui qui nous trompe, par le bon objet, la guerre pour le pétrole, mais de rendre possible la formation d\’une conscience. Il faut saisir la réalité plutôt que d\’être saisi par elle. Pour cela, il est nécessaire de sortir de la psychose et rompre l\’effet de pétrification. C\’est justement cela qu\’empêche la référence à la guerre pour le pétrole, comme réponse préalable à toute analyse, à tout questionnement. Même l\’étonnement face aux contradictions et au non sens de ce qui nous est dit, le premier pas nécessaire pour sortir de la sidération, n\’a pas droit de cité. Il n\’y a pas lieu de s\’étonner, le déjà su se suffit à lui-même.
La notion de propagande suppose une cohérence langagière à un discours qui est construit à partir d\’un clivage, sur l\’absence de rapport entre les différents énoncés. Elle pré-suppose un Moi unifié, alors que justement la procédure du double discours à pour finalité de le faire éclater.
La notion de propagande occulte le fait que les guerres impériales sont avant des conflits, non contre un ennemi extérieur, mais une guerre globale contre l\’ensemble des populations. Contrairement à la forme de l\’État nation qui est une structure politique basée sur la distinction intérieur/extérieur, l\’Empire n\’a pas d\’extérieur, l\’intérieur et l\’extérieur sont ainsi confondus.25 la psychose lui est donc organique. Déniant, l\’ensemble de ces mutations politiques, la notion de propagande, intimement liée à des formes d\’organisation politiques aujourd\’hui obsolètes, nous désarme, précisément nous met, par la technique de la double pensée, en position de nous abandonner à la machine de mort.

1 « Syrie : Kerry ne veut pas être «spectateur d’un massacre» », Libération et AFP, le 3 septembre 2013, http://www.liberation.fr/monde/2013/09/03/syrie-kerry-ne-veut-pas-etre-spectateur-d-un-massacre_929227
2 Réforme pénale, Syrie, pression fiscale… Hollande s\’explique dans \”Le Monde\”, Le Monde.fr | 30.08.2013, http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/08/30/hollande-au-monde-le-massacre-de-damas-ne-peut-ni-ne-doit-rester-impuni_3468851_823448.html
3 Si la fusion droit pénal et droit la guerre est un socle commun à l\’ensemble des législations « antiterroristes », la loi étasunienne, le Military Commissions Act de 2006, revu par l\’administration Obama en 2009, représente l\’acte le plus aboutie à ce propos. Le Military Commissions Act introduit la notion d\’ennemi dans le code pénal. Il donne au président des États-Unis le pouvoir de désigner, comme tel, ses propres citoyens ou tout ressortissant d\’un pays avec lequel les États-Unis ne sont pas en guerre. On est poursuivi comme « ennemi combattant illégal », non pas sur base d\’éléments de preuves, mais simplement parce qu\’on est nommé comme tel par le pouvoir exécutif américain. Lire : Jean-Claude Paye, L\’emprise de l\’Image,Editions Yves Michel 2011, pp.168-173 et 175-192.
4 « Les armes chimiques découvertes grâce à des écoutes américaines? », La Libre avec AFP, le 28 août 2013, http://www.lalibre.be/actu/international/les-armes-chimiques-decouvertes-grace-a-des-ecoutes-americaines-521d96
5 Syrie : Paris a les \”preuves\” de l\’usage massif d\’armes chimiques, La Libre, Rédaction en ligne, avec AFP,le 2 septembre 2013, http://www.lalibre.be/actu/international/syrie-paris-a-les-preuves-de-l-usage-massif-d-armes-chimiques-5224c975357060cc093f0466
6 « Syrie : Poutine demande aux Etats-Unis de fournir des preuves », Aswara, le 31 août 2013, http://www.assawra.info/spip.php?article4358
7 « Le spectre de la guerre d\’Irak et des fausses preuves bouscule le calendrier en Syrie », Le HuffPost et Le Monde,le 30 août 2013,
8 Ibidem.
9 P. Klossowski, Sade mon prochain, Paris, Le Seuil 1967, p. 19.
10 « Colin Powell regrette son discours à l\’ONU », Le Nouvel Obervateur, le 13-09-2005, http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20050909.OBS8727/colin-powell-regretteson-discours-a-l-onu.html
11 « Les rebelles syriens ont utilisé du gaz sarin, selon Carla Del Ponte », Le Monde.fr avec Reuters | 06.05.2013, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/05/06/les-rebelles-syriens-ont-utilise-du-gaz-sarin-selon-carla-del-ponte_3171289_3218.html
12 « Syrie : les Etats-Unis ont la \”forte certitude\” que Damas a eu recours à des armes chimiques », Le Monde.fr | 30.08.2013,http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/08/30/syrie-les-etats-unis-ont-la-forte-certitude-que-damas-a-eu-recours-a-des-armes-chimiques_3469202_3218.html
13 « Tous les animaux sont égaux, mais certains animaux le sont plus que d\’autres », Georges Orwell, La ferme des animaux. Gallimard Folio 1984.
14 Charles-Éric de Saint Germain, L\’avènement de la vérité Hegel, Kierkegaard, Heidegger,,L\’Harmattan 2003, p. 37.
15 Dominique Temple, \”Lacan et la réciprocité\”, Lacan et la réciprocité, 2008, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=reciprocite_2&id_article=202
16 Le « Tiers » est ce qui défusionne l\’enfant de la mère, lui donnant ainsi accès au champ du langage et de la parole. Il permet l\’assujettissement du sujet à un ordre symbolique
17 Jacques Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse – in : Écrits – Le Seuil – Paris,1966].
18 Houriya Abdellouahed, « La tactilité d\’une parole. Le pervers et la substance », in Cliniques méditerranéennes N° 72, Érès , p.5, http://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2005-2.htm
19 Op. Cit., p. 8.
20 S. Freud, « Inquiétante étrangeté et clivage »,in L\’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard 1988, p. 236.
21 Régine Detambel, Sigmund Freud, L\’inquiétante étrangeté, Gallimard 1988, http://www.detambel.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=656
22 « Inquiétante étrangeté et clivage », http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2002.ravit_m&part=66598
23 , George Orwell, 1984, première partie, chapitre III, Gallimard Folio 1980, p.55.
24 « Les rebelles syriens ont utilisé du gaz sarin, selon Carla Del Ponte »,Op. Cit..
25 Michaël Hard, Antonio. Negri, Empire, Exils Editeurs, Paris 2000, préface, p p. 15-22.


Jean-Claude Paye, Tülay Umay, sociologues



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