Les développements de l’affaire Wade au Sénégal – interview avec J.-M. Lavoizard Les développements de l’affaire Wade au Sénégal – interview avec J.-M. Lavoizard
Le Directeur du Programme de Recherche “Afrique” de l’IsAG, Giuliano Luongo, a interviewé Jean-Michel Lavoizard, dirigeant et fondateur de la compagnie pan africaine ARIS... Les développements de l’affaire Wade au Sénégal – interview avec J.-M. Lavoizard

Le Directeur du Programme de Recherche “Afrique” de l’IsAG, Giuliano Luongo, a interviewé Jean-Michel Lavoizard, dirigeant et fondateur de la compagnie pan africaine ARIS – ‘Advanced Research & Intelligence Services’, spécialisée dans l’Intelligence Economique & Stratégique et membre du think tank ivoirien ‘Audace Institut Afrique’. Il s’agit de porter un regard objectif et indépendant sur la condamnation de Karim Wade et sur les développements politiques que cette affaire pourrait avoir au Sénégal.

Giuliano Luongo: Pour commencer, pourriez-vous nous aider à encadrer l’ “affaire Wade”? Quelles sont les accusations faites à Karim Wade et quelle est la situation politique du pays pendant la transition d’un Président à un autre?

Jean-Michel Lavoizard: Le fils de l’ancien Président de la République du Sénégal, Karim Wade, est accusé « d’enrichissement illicite ». En mars 2015, il a été condamné pour ce motif par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), à une peine de six ans de prison ferme, peine confirmée le 20 aout et en cours d’exécution à la maison d’arrêt et de correction de Rebeuss de Dakar, et à une amende de plus de 200 millions d’euros. Apparemment clair, l’énoncé du motif masque la réalité obscure de diverses malversations telles que le détournement d’argent public, la corruption active et les commissions indues, le népotisme et le trafic d’influence. Ces pratiques, courantes en Afrique, constituent de graves conflits d’intérêts entre le bien public que le condamné était censé servir par ses responsabilités ministérielles et officielles durant les douze années de présidence de son père, et ses intérêts personnels et privés, directement ou au travers de proches et de complices.

Quoique difficile à prouver, il est de notoriété publique que durant cette période, Karim Wade a développé en toute impunité et sans retenue des relations d’affaires personnelles notamment avec des opérateurs économiques et financiers de pays du Golfe dont il a outrageusement favorisé l’accès à des marchés locaux. Il a également détourné de l’argent public à l’occasion de l’Organisation de la 11e session de la Conférence Islamique (OCI) en 2008. Au travers de montages financiers complexes et opaques qui passent par des sociétés écran et conduisent à des comptes bancaires dans des juridictions discrètes et complaisantes (notamment Dubaï, Monaco, les Iles Vierges Britanniques), Karim Wade a détourné ou a acquis plusieurs centaines de millions d’euros de façon illégale et illégitime. Après avoir alimenté au quotidien les dépenses somptuaires courantes et les comptes personnels des dirigeants et de leurs cours avec les deniers publics, cette fortune se trouve maintenant en partie à l’abri dans des comptes de dépôt, en partie investie à l’international dans des biens fonciers et immobiliers mal acquis, et profite à un réseau de proches et de complices selon un système très répandu en Afrique d’évaporation, de camouflage et de redistribution. Elle devait également financer l’éventuelle campagne de candidature de Karim Wade aux élections présidentielles de 2012, un temps envisagée pour couvrir et poursuivre son enrichissement personnel si les conditions avaient été réunies, ce que l’évolution de la situation politique du pays et l’enchainement des circonstances n’a heureusement pas permis.

Le départ du pouvoir du président Abdoulaye Wade malgré une tentative avortée de maintien au pouvoir au-delà de ce que prévoyait la Constitution, a mis un terme à ce système mafieux et exposé Karim Wade et ses complices et bénéficiaires, aux représailles légales du nouveau régime au regard d’un droit d’inventaire.

GL: Est-il possible de juger sous un profil « qualitatif » l’action des autorités judiciaires? Ont-elles travaillé de manière efficace, ou ont-elles fait preuve d’irrégularités?

JML: C‘est là que le bât blesse, car autant les accusations portées contre Karim Wade étaient et sont justifiées, autant la mise en œuvre précipitée de l’action de justice est sujette à caution et risque d’être finalement contre-productive en bénéficiant au condamné.

Il apparait que des irrégularités entachent notamment les procédures de notification et de délais légaux de la CREI depuis l’arrestation, durant l’instruction et pendant le procès de Karim Wade. De plus, le statut, les attributions et les procédures de la CREI, créée en 1981 mais mise en sommeil et réactivée par le Président Macky Sall en 2012, ne sont plus conformes au droit international et supranational, notamment en vigueur au sein de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest, la Cedeao. Le pouvoir discrétionnaire du procureur, la charge de la preuve laissée à l’accusé et l’absence d’appel, en particulier, sont critiquées par les organisations de défense des droits de l’homme. La compétence même de la CREI est remise en cause par la défense de Karim Wade, du fait de sa qualité d’ancien ministre d’Etat. De plus, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a dénoncé publiquement ce qu’il considère comme la privation de Karim Wade de son ‘droit à un procès équitable’ ainsi que le ‘caractère arbitraire de sa détention’.

Si les pressions internes et internationales aboutissent à une relaxe du condamné, le peuple sénégalais aura un goût amer d’impunité et d’injustice.

GL: Dans quelle mesure peut-on parler d’une “condamnation politique”, si on peut le faire effectivement? Sous le profil de la corruption et de la transparence politique, il y a eu un « vrai » changement en passant d’un gouvernement à un autre?

JML: Comme dans tous les pays africains où le Pouvoir Judiciaire dépend de l’Exécutif, ce type de dossier a forcément une connotation politique. Au-delà de ses malversations avérées, Karim Wade paie la tentative avortée de son père de forcer la Constitution de son pays pour prolonger son pouvoir et l’enrichissement du clan familial et clanique. Les annonces officielles précipitées quant à un montant présumé d’un milliard d‘euros détournés par Karim Wade, ne se sont pas traduits par des preuves tangibles, faute de stratégie et de moyens adaptés, sinon de réelle volonté à faire toute la lumière sur une réalité qui peut s’avérer embarrassante pour des proches du régime. De même que le Président Macky Sall a su utiliser politiquement les malversations de Karim Wade pour imposer fermement son appareil d’Etat, il garde la possibilité s’il le souhaite, d’en tirer à nouveau parti en faisant preuve de magnanimité par une grâce présidentielle envers Karim Wade, au nom de l’apaisement et de la réconciliation.

Si le régime du Président Macky Sall repose davantage sur une politique rationnelle et des équipes compétentes que celui de son prédécesseur, force est de constater que la mauvaise gouvernance et la corruption restent endémiques au Sénégal, au travers d’un système complexe et intraçable car dématérialisé de partage et de redistribution. Dès le début, une « chasse aux sorcières » politique s’est doublée de mesures autoritaires visant à affaiblir des intérêts proches, ou supposés proches, de l’ancien président et de son fils, voire à s’accaparer illégalement leurs biens. Comme en Côte d’Ivoire et ailleurs, de nombreux profiteurs et opportunistes, apolitiques mais utiles et efficaces, ont su se maintenir à leurs postes et à leurs rentes économiques et financières indépendamment de leur niveau réel ou supposé de loyauté. Il en est qui, tels des caméléons, savent survivre à tous les régimes et deviennent toujours plus puissants car ils savent beaucoup de choses compromettantes sur chacun.

La justice sénégalaise gagnerait donc en crédibilité et en autorité à devenir statutairement et dans les faits, indépendante du pouvoir en place, et à mettre en œuvre tous les moyens juridiques et techniques de ses instructions et investigations.

GL: Il y a déjà eu des réactions particulièrement fortes par des autres forces politiques ou par la société civile? Et par la communauté internationale?

JML: Avant tout, le précédent ivoirien du départ forcé d’un président qui s’accroche au pouvoir, suivi du Burkina Faso et peut-être d’autres en gestation en Afrique sub saharienne inspirés par les Printemps arabes, ont fortement marqué les esprits africains, populations et dirigeants. Fait nouveau permis par la caisse de résonance et la capacité de mobilisation populaire des réseaux sociaux et des moyens modernes de communication, un autocrate même soutenu par son armée peut désormais être chassé du pouvoir par son peuple. C’est une avancée majeure et inédite dans la prise de conscience de la société civile africaine, et une brèche importante dans l’esprit de soumission volontaire des peuples qui s’en-couragent mutuellement. Les pays africains ne vivent plus individuellement en autarcie politique ni économique. Mis à part quelques vieillards représentants d’une ancienne génération d’autocrates dont l’âge et l’état de santé viendront naturellement à bout si leurs peuples n’ont pas encore atteint la maturité politique, l’aspiration suffisante à la liberté ni le degré de courage nécessaire pour forcer le cours de leur destin, les autres dirigeants informés et lucides observent de très près ce qui se passe dans les autres pays en période électorale et réfléchissent activement à des alternatives acceptables au maintien autoritaire et illégitime au pouvoir.

En ce qui concerne le Sénégal, où le degré de maturité politique de la société civile est supérieur à celui de la moyenne des Etats africains, l’affaire Karim Wade peut créer un précédent exemplaire et salutaire de fermeté et de redevabilité politique si la justice se donne les moyens d’aller jusqu’au bout, en toute impartialité et dans le respect des règles en vigueur. Une relaxe du condamné pour cause d’irrégularités de forme aurait un effet très négatif sur la population, en particulier les Jeunes qui aspirent à une société juste et équitable et s’échauffent vite.

Du côté de la communauté internationale, il n’y pas à attendre de forte pression politique sur ce dossier particulier tant l’alternance en apparence démocratique et fair play du pouvoir en 2012 a été vivement félicitée par tous, Europe et Etats-Unis en tête, et fait du Sénégal un exemple pour les autres pays africains.

GL: Quels effets de court et plus long terme peuvent avoir cette condamnation et le débat qui en découle sur la vie politique et économique du pays? Est-ce que cette affaire peut déstabiliser la structure politique du pays ?

JML: Ce dossier particulier ne devrait pas affecter significativement la vie politique et économique du Sénégal. Mis à part son cercle de supporters, l’arrogance et l’outrance de Karim Wade, qui s’est longtemps cru protégé par son père et par son statut de ministre, l’ont rendu impopulaire. Il est vraisemblable qu’à l’approche de la prochaine période électorale présidentielle, le président Macky Sall exerce opportunément son droit de grâce pour une mise en liberté anticipée, en signe d’apaisement et de réconciliation nationale, et pour ne pas donner à l’opposition de prétexte à un boycott ou de troubles sociaux. Conformément à la culture africaine du compromis.



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